"Derrière le bouton" : la parole à Alain Issarni, ex-DSI de la DGFiP puis de la CNAM

Publié le jeudi 23 juillet 2026

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45 millions d'utilisateurs, 79 % de confiance, 10 ans d'existence. FranceConnect s'est imposé dans le quotidien numérique des Français. Derrière ce dispositif souverain qui simplifie l'accès à la santé, aux impôts, à la retraite, il y a des femmes et des hommes qui le conçoivent, le sécurisent, le font vivre au quotidien. À l'occasion des 10 ans de FranceConnect, nous leur donnons la parole.

Vous avez été DSI de la DGFiP puis de la CNAM au moment où ces deux administrations sont devenues fournisseurs d'identité FranceConnect. Qu'est-ce qui a motivé ces choix, dans chaque cas ? S'agissait-il d'une même logique, ou les contextes et les enjeux différaient-ils d'une administration à l'autre ?

La DGFiP a été sollicitée en premier par la direction interministérielle des systèmes d'information et de communication de l'État (DISIC), notamment parce qu'elle disposait déjà d'une base de contacts considérable et d'une expertise reconnue en matière d'authentification, une connaissance mutuelle entre les deux structures ayant sans doute facilité les échanges initiaux. Il faut se souvenir qu'il y a dix ans, très peu d’organismes publics avaient créé des comptes en ligne pour l’ensemble de leurs utilisateurs ou avaient déjà enrôlé leurs utilisateurs pour qu’ils puissent y accéder directement en ligne. La DGFiP l'avait fait grâce à la télédéclaration. FranceConnect a ainsi permis à de nombreux organismes publics de bénéficier de ce travail d'enrôlement déjà réalisé, sans avoir à le refaire à grands frais. Ce succès a naturellement entraîné la CNAM, qui disposait d'un volume d'identités comparable et qui tenait, par fierté légitime, à rejoindre le dispositif aux côtés de la DGFiP.

FranceConnect repose en effet sur deux rôles bien distincts : les fournisseurs de services, comme le service des permis de conduire par exemple, et les fournisseurs d'identité, dont la DGFiP a été le premier. Être fournisseur d'identité, c'est mettre à disposition de l'ensemble de l'écosystème l'authentification déjà construite en interne. La DGFiP, puis la CNAM, ont ainsi apporté la « matière première » de l'identité numérique de FranceConnect. Sans ces deux fournisseurs d'identité, qui ont longtemps représenté plus de 90 % des connexions, le dispositif aurait rencontré beaucoup plus de difficultés à monter en puissance, faute d'une base d'usagers déjà authentifiés à cette échelle.

Devenir fournisseur d'identité engage une responsabilité particulière : garantir la fiabilité, la sécurité et la disponibilité de l'authentification pour des services tiers. Quelles résistances avez-vous rencontrées en interne (techniques, juridiques, culturelles) à la DGFiP puis à la CNAM ? Quels arbitrages ont été les plus difficiles ?

Il y a eu beaucoup d'enthousiasme dans les deux maisons, notamment chez ceux qui étaient sensibles à la simplicité d'usage. La principale résistance, dont je faisais moi-même partie, portait sur la sécurité. Nous avons passé beaucoup de temps avec la DISIC pour nous assurer que la DGFiP, en tant que fournisseur d'identité, ne se retrouverait pas en difficulté en cas d'incident, que ce soit sur le plan de la responsabilité, puisque cela ouvrait un accès à des tiers vers d'autres secteurs, ou sur celui de la sécurité propre de la DGFiP. L'autre point de vigilance concernait les arbitrages à opérer dans les feuilles de route des différents systèmes d'information pour intégrer ce nouveau dispositif. Ces résistances n'étaient toutefois pas des blocages, mais plutôt l'expression d'une vigilance nécessaire pour que le projet soit mené sérieusement.

Avez-vous mesuré des effets concrets pour les usagers après l'intégration (taux d'authentification réussie, réduction des appels au support, accessibilité pour certains publics) ? Qu'est-ce qui vous a le plus surpris ?

Il faut rappeler que la DGFiP et la CNAM ont d'abord été fournisseurs d'identité, avant de devenir plus tard fournisseurs de services, c'est-à-dire avant que l'on puisse, par exemple, accéder à son compte fiscal via l'identité de l'Assurance Maladie, ou inversement. Ce n'est donc pas tant du côté de nos propres usagers que les retours remontaient, mais plutôt du côté des premiers fournisseurs de services utilisant notre identité.

Sur le plan technique, je ne me souviens pas d'une inquiétude particulière : la DGFiP et la CNAM avaient déjà l'habitude de gérer des pics de charge très importants, comme ceux de la télédéclaration, et disposaient donc d'une solide expérience de la production informatique à grande échelle.

Nous avons dû, au fil du temps, ajouter de la puissance pour absorber la hausse continue des sollicitations, mais sans difficulté majeure à signaler.

La DGFiP et la CNAM ont concentré l'essentiel des connexions FranceConnect. Qu'est-ce que cette position dominante a impliqué au quotidien (charge technique, exigence de disponibilité, support usager) ? Qu'est-ce qui vous a le plus surpris dans l'appropriation du dispositif par les usagers ?

Être fournisseur d'identité ajoute une responsabilité supplémentaire par rapport à la simple disponibilité d'un service interne. Si un service propre à la DGFiP ou à la CNAM connaît une indisponibilité, cela reste circonscrit ; mais lorsque l'identité fournie par ces administrations est utilisée par des tiers, une panne du fournisseur d'identité entraîne l'arrêt du service pour tous les fournisseurs de services qui en dépendent. Cette responsabilité accrue a été un sujet de vigilance permanent. Par ailleurs, il y a eu un véritable effet d'entraînement entre la DGFiP et la CNAM : le succès de la première a incité la seconde à s'engager avec la même détermination. J'ai pu observer une forme de compétition saine entre les deux administrations, chacune suivant d'assez près le niveau de sollicitation de son identité par rapport à celle de l'autre.

Dix ans plus tard, 45 millions d'utilisateurs. Qu'est-ce que vous auriez fait différemment ? Et selon vous, quel est le prochain défi de taille pour l'identité numérique en France ?

En dix ans, la question de la sécurité a beaucoup évolué. La DGFiP et la CNAM étaient initialement au premier niveau de sécurité dit « faible », comme la quasi-totalité des acteurs à l'époque, avec un simple couple identifiant/mot de passe. Le réemploi de ces mots de passe sur plusieurs sites, combiné à des fuites de données, a entraîné vers 2020-2022 une recrudescence d'attaques visant, via nos identités, l'accès à d'autres fournisseurs de services offrant des cibles plus attractives aux pirates, comme le compte personnel de formation. C'est ce qui a conduit à la création de FranceConnect+, exigeant des fournisseurs d'identité de niveau substantiel, comme l'Identité Numérique de La Poste, et à un renforcement de l'authentification à la DGFiP comme à la CNAM (envoi d’un OTP par mail). Le prochain défi, compte tenu de l’évolution naturelle et des progrès des hackers, me semble donc résider dans la généralisation progressive des identités de niveau substantiel, voire, à terme, de niveau élevé.

Quelques chiffres ou anecdotes marquants pour finir : combien de temps a pris chaque intégration technique ? Combien d'agents mobilisés ? Un pic de connexions dont vous vous souvenez ? Une réaction d'usager ou de collègue qui vous a marqué ?

La CNAM et la DGFiP avaient chacune déjà une base installée importante d’utilisateurs. L’intérêt de l’accès croisé ne semblait a priori pas très grand. Pourtant, dans les faits, ces accès croisés ont :

  • contribué à faire progresser la base des utilisateurs des services en ligne des deux côtés ;
  • simplifié la vie des utilisateurs en leur permettant d’utiliser un seul des deux fournisseurs d’identité.

Ainsi, les dates limites de télédéclaration étaient également visibles du côté de la CNAM, qui pouvait alors constater, à ces périodes, une augmentation des sollicitations du fournisseur d’identité Ameli !