La Fabrique du Libre #2 : Quand le secteur public européen et l'écosystème open source collaborent - le cas LaSuite Docs

Publié le mardi 10 mars 2026

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    • Outils numériques

    • Numérique ouvert

La série Fabrique du Libre, du pôle Numérique ouvert de la DINUM, documente des retours d’expérience approfondis sur des projets d’open source et de communs numériques portés au sein de l’administration française. Elle s’intéresse aux infrastructures techniques, aux choix d’architecture, aux modes d’organisation et de gouvernance, ainsi qu’aux dynamiques humaines qui rendent ces projets possibles dans des cadres institutionnels. L’objectif : partager des enseignements concrets, actionnables et transférables pour celles et ceux qui conçoivent, opèrent ou soutiennent des infrastructures ouvertes dans le service public.

Dans cet article, découvrez les coulisses d'une collaboration réussie entre le secteur public européen et l'écosystème open source, à travers l'histoire de LaSuite Docs, l'éditeur de texte collaboratif de LaSuite.

LaSuite Docs : le pari réussi des gouvernements français et allemand

Au sein de (Ouvre une nouvelle fenêtre) LaSuite, l'espace de travail ouvert et souverain des agents de l'État, l'outil LaSuite Docs occupe une place essentielle. Outre sa (Ouvre une nouvelle fenêtre) reconnaissance en tant que bien public numérique par la Digital Public Good Alliance, une initiative soutenue par les Nations Unies, il a également reçu un accueil enthousiaste de la part de la communauté open source.

Avec Virgile Deville, Product Manager de LaSuite Docs, nous revenons sur la trajectoire insolite d'un outil propulsé vitesse grand V, sur le devant de la scène internationale du logiciel libre - et sur les opportunités qui ont jalonné son développement.

Le choix de la simplicité radicale

L'outil LaSuite Docs est né d'une frustration bien connue des utilisateurs d'outils de traitement de texte traditionnels. Face à la complexité excessive et aux fonctionnalités parfois superflues de Word ou Google Docs, l'équipe de LaSuite a fait le choix de la simplicité radicale.

LaSuite Docs se distingue ainsi par sa philosophie minimaliste :

  • Pas de choix de la police de caractères ;
  • Pas de choix de la taille de l'interligne ou des titres ;
  • Pas de pagination, d'en-tête ou de pied de page.

Virgile Deville explique ce choix radical : « Cette approche, adoptée intentionnellement, contraint les utilisateurs de LaSuite Docs à se concentrer sur l'essentiel : le contenu. Nous construisons LaSuite Docs selon le principe du 'content over form'. Le résultat ? Des documents plus simples à produire, et surtout, à maintenir. »

Au-delà de la simplicité de son design, LaSuite Docs offre des fonctionnalités essentielles pour le travail collaboratif des agents de l'État français :

  • La collaboration en temps réel ;
  • Accessible via un navigateur, aucune installation requise ;
  • Des documents imbriqués, pour créer organiser ses documents en base de connaissance ;
  • La publication par lien, pour transformer ses notes en plateforme de documentation externe ou interne ;
  • Un historique de versions et la possibilité de les restaurer en cas de souci.

Les librairies open source comme socle de l'outil

Comme le souligne Virgile « Avec LaSuite Docs, nous avons fait le choix de ne pas faire de choses trop difficiles. Nous construisons une application Django, sur laquelle est branchée l'authentification OIDC, nous gérons les permissions sur les documents, nous traitons les sous-documents et l'interface utilisateur. »

La vraie magie opère grâce à quelques librairies open source qui gèrent toute la complexité technique. Au cœur du système, on retrouve les CRDTs (Conflict-free Replicated Data Types) - des structures de données qui permettent à plusieurs personnes de travailler simultanément sur différentes versions d'un même document et de résoudre automatiquement les conflits en temps réel.

LaSuite Docs repose sur trois librairies ouvertes :

  • BlockNote, un éditeur de texte riche pour assurer l'interface utilisateur ;
  • Yjs, une librairie CRDT pour gérer la synchronisation en temps réel ;
  • ProseMirror, un framework sous-jacent pour l'édition de documents structurés.

« C'est assez fou que nous ayons cela en open source de nos jours », souligne Virgile. « Il y a dix ans, il n'en aurait pas été question. Et aujourd'hui, nous pouvons réaliser ce projet relativement simplement. »

Un témoignage qui fait écho à (Ouvre une nouvelle fenêtre) celui de Christian Quest, à l'origine de la base de photos citoyennes libre d’accès et souveraine Panoramax : certains projets ne peuvent démarrer qu’au moment où le contexte technologique et économique le permet. Pour LaSuite Docs, les planètes sont alignées !

Un succès inattendu auprès de la communauté open source

Lorsqu'un internaute partage LaSuite Docs sur (Ouvre une nouvelle fenêtre) Hacker News (un forum de référence qui met en valeur les produits, innovations technologiques et les dernières actualités de l'univers des hackers), les réactions des internautes dépassent toutes les attentes de l'équipe : LaSuite Docs se maintient à la une de Hacker News deux jours de suite et accumule 1 952 votes. Une belle prouesse, qui donne au projet une visibilité forte et attire de nouveaux contributeurs.

Aujourd'hui, comme le résume Virgile, LaSuite Docs accumule plus de 16 000 étoiles (une mesure de base de la popularité) sur GitHub - « c'est probablement le dépôt de code le plus populaire du gouvernement français », précise-t-il non sans fierté. Un accomplissement louable pour un projet encore jeune !

La collaboration stratégique avec les parties prenantes de l'écosystème, ingrédient clé du succès de LaSuite Docs

Malgré son affiliation à LaSuite, LaSuite Docs n'est pas uniquement un projet français - c'est une initiative trinationale, impliquant la France, l'Allemagne et les Pays-Bas. Une collaboration européenne qui reflète une conviction partagée : l'union fait la force, et la coopération internationale peut offrir à une plus grande souveraineté numérique, non seulement aux États membres, mais aussi à l'Europe.

Par ailleurs, le choix de construire LaSuite Docs en s'appuyant sur des initiatives open source européennes a également bénéficié à ces dernières : Yousef El-Dardiry, co-fondateur néerlandais de BlockNote, a ainsi vu sa trajectoire radicalement transformée. Avant la collaboration avec LaSuite Docs, BlockNote était en effet un projet mené par Yousef sur son temps libre. L'accès au soutien et au financement de la Commission européenne via la fondation NL Net a d'abord permis au co-fondateur de passer du temps pour améliorer techniquement son projet. Puis, la collaboration avec la DINUM et ZenDiS (l'organisme de mise en relation de projets libres auprès des pouvoir publics allemands), a rendu possible une transition vers le temps plein sur BlockNote, le recrutement d'une petite équipe et l'accélération du développement de l'outil en implémentant de multiples fonctionnalités.

Un résultat dont Yousef El-Dardiry se réjouit aujourd'hui : « Sans cette collaboration, BlockNote ne serait qu'un projet personnel parmi tant d'autres. Désormais, c'est une bibliothèque mature utilisée en production par des millions d'utilisateurs. »

La collaboration va bien au-delà d'un simple contrat de développement. L'équipe de LaSuite Docs participe activement aux discussions techniques sur GitHub, fournit aux équipes de BlockNote des retours détaillés basés sur une utilisation en production, contribue à prioriser le développement de fonctionnalités cruciales et à faire évoluer la documentation technique. Une relation quasi-symbiotique, qui démontre qu'un financement public intelligent ne se résume pas à soutenir le développement des fonctionnalités, mais repose sur un partenariat stratégique, dans lequel les deux parties contribuent à un bien commun.

(Ré)inventer la collaboration et le financement pour soutenir l'écosystème du numérique ouvert

Le principal obstacle pour LaSuite Docs reste d'ordre procédural et bureaucratique, moins que technique. Virgile ouvre une question de taille : « Comment adapter les systèmes de marchés publics, conçus pour des fournisseurs traditionnels, à la réalité des petites équipes open source qui maintiennent des infrastructures critiques ? Nous devons créer un cadre reproductible que d'autres organisations peuvent adapter et améliorer. »

L'Europe traverse en effet une période charnière : il lui est aujourd'hui possible de prendre le leadership dans la construction d'une infrastructure numérique publique, ouverte et souveraine. Les technologies nécessaires sont disponibles, fonctionnelles et le contexte est désormais favorable à leur déploiement à l'échelle.

« Mais ce qui manque maintenant n'est pas tant la technologie, que les modèles organisationnels et financiers pour la soutenir de manière durable », précise Virgile. L'expérience de collaboration de LaSuite Docs (entre plusieurs États, entre plusieurs acteurs de l'écosystème open source) illustre parfaitement que l'innovation technologique ne se construit pas en vase clos, mais à travers des partenariats stratégiques et mutuellement bénéfiques avec des acteurs de l'écosystème du (Ouvre une nouvelle fenêtre) numérique ouvert.

En finançant intelligemment les librairies open source, les gouvernements peuvent espérer :

  • Un meilleur retour sur investissement sur le développement et le maintien de leur infrastructure numérique ;
  • Construire et nourrir une véritable expertise interne ;
  • Gagner en influence, devenir prescripteurs des standards technologiques futurs ;
  • Et, bien sûr, contribuer à l'intérêt général en soutenant le développement de communs numériques.

Le travail a déjà commencé : les équipes de LaSuite Docs, en concertation avec les mainteneurs de BlockNote et Yjs ont mis à disposition des bonnes pratiques pour fluidifier la collaboration avec les librairies open source. Elles sont (Ouvre une nouvelle fenêtre) publiées sur le Forum du Numérique Ouvert, alors n'hésitez pas à les améliorer en répondant à l'appel à contribution.