La Fabrique du Libre : comment l'Éducation nationale construit une forge de communs à l'échelle d'un million d'enseignants

Publié le jeudi 11 juin 2026

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La (Ouvre une nouvelle fenêtre) Forge des communs numériques éducatifs, lancée en 2024 par la Direction du numérique pour l'éducation (DNE), est l'un des projets publics les plus ambitieux en matière de communs numériques en France. En deux ans, cet écosystème a fédéré plus de 10 000 projets pédagogiques libres et ouverts, dont 500 sont mis en valeur dans la Ressourcerie et totalisent déjà près de 5 millions de visites mensuelles. Elle propose un modèle original qui articule trois espaces complémentaires : l'Atelier où les enseignants fabriquent et maintiennent leurs ressources, la Ressourcerie qui les rend accessibles à tous et l'Agora qui anime les échanges et fait vivre les communautés.

Pilote opérationnel de cette dynamique, (Ouvre une nouvelle fenêtre) Alexis Kauffmann, Référent ministériel logiciels libres et communs numériques à la DNE, met en œuvre l'une des ambitions les plus singulières de la Stratégie du numérique pour l'éducation 2023-2027 du ministère de l'Éducation nationale : transformer la culture des enseignants qui créent et partagent leurs ressources en une véritable politique publique des communs. Des milliers d'enseignants imaginent et conçoivent en effet déjà des outils, des contenus et des usages pour leurs élèves, d'autres naissent désormais à même la Forge, (Ouvre une nouvelle fenêtre) avec ou sans IA. Mais le vrai sujet n'est pas de produire davantage de ressources : elles existent déjà par milliers. Le défi n'est plus quantitatif, il est qualitatif.

Comment faire passer une ressource du statut de projet isolé à celui de commun pérenne, utile, utilisable, utilisé par la communauté scolaire ? Autrement dit : non pas comment produire « encore plus » de ressources, mais comment faire en sorte qu'elles survivent à leur auteur, soient reprises, enrichies, gouvernées collectivement ? Comment soutenir ces enseignants sans dénaturer leurs ressources ? Comment structurer une gouvernance sans reprendre le contrôle ? Et comment faire émerger, à l'échelle d'un ministère entier, une fabrique à communs qui soit à la fois efficiente et fidèle à la culture du partage propre au monde enseignant ?

C'est à ces questions que nous répondons dans cette quatrième édition de La Fabrique du Libre, la série qui documente des retours d'expérience approfondis sur des projets d'open source et de communs numériques portés au sein de l'administration française.

Valoriser l'existant en interne

Depuis le début de ce siècle, L'État et l'Éducation nationale ont investi massivement dans les ressources numériques éducatives. Et ce, en achetant plutôt qu'en produisant, confiant ce faisant la propriété intellectuelle à des acteurs privés, qui repartaient au terme des contrats avec l'ensemble du capital constitué. « L'ordre de grandeur de ce que nous avons ainsi dépensé ces dix dernières années est la centaine de millions d'euros », estime Alexis Kauffmann.

Et ce, pour un résultat que la crise du Covid rend bien visible en 2020 : lorsqu'il faut en urgence proposer des outils et des ressources pour assurer la continuité pédagogique auprès des élèves, peu de solutions sont mobilisables en l'état.

C’est alors qu'émerge une intuition à l'échelle du Ministère de l'Éducation nationale : et si la principale richesse numérique de l’Éducation nationale était déjà présente en interne ? Car derrière ses 900 000+ enseignants du primaire et du secondaire, le ministère dispose d’un immense vivier d'individus passionnés et motivés qui créent, bricolent, adaptent, documentent, partagent. Depuis toujours, les enseignants fabriquent des ressources pour leurs classes et les échangent entre collègues. Une culture du partage et de l'entraide existe déjà ; elle est simplement restée longtemps invisible, dispersée et peu reconnue.

C'est dans ce contexte qu'Alexis Kauffmann rejoint la Direction du numérique pour l'éducation en 2021. Fondateur de Framasoft, l'association pionnière de la culture du logiciel libre en France, il apporte avec lui, selon ses termes, « la capacité à fédérer et à faire l'interface entre le milieu enseignant et le milieu institutionnel ». Une position précieuse au sein d'une administration aussi étendue et complexe que l'Éducation nationale.

Il a la chance d'arriver au même moment que le nouveau Directeur du numérique pour l'éducation, Audran Le Baron, qui comprend et partage cette conviction : il faut aux communs numériques une vraie vision et une stratégie qui dépassent les initiatives ponctuelles. Et lorsque la (Ouvre une nouvelle fenêtre) Stratégie du numérique pour l'éducation 2023-2027 est publiée, le soutien au développement de communs numériques fait pour la première fois partie des priorités. Alexis Kauffmann en prend alors le pilotage opérationnel.

Éducation et communs : des visions alignées sur un même objectif

Historiquement, il existe une proximité forte entre la mission de l’Éducation nationale et les communs numériques, comme le résume Audran Le Baron à (Ouvre une nouvelle fenêtre) Numérique en Commun[s] en 2024 : « Qu’est-ce que l’éducation ? C’est accéder à la connaissance, faire accéder à la connaissance, la partager, la transmettre et les communs numériques, c’est exactement ça, c’est ouvrir de la connaissance, des données, des contenus pour les partager, pour les transmettre. Nous étions donc faits pour nous rencontrer. »

Intervention d'Audran Le Baron à Numérique en Commun(s) 2024 aux côtés de Stéphanie Schaer

La Stratégie numérique pour l’éducation 2023-2027 marque un changement de cap et une réelle reconnaissance de cette convergence. Pour la première fois, le soutien aux communs numériques éducatifs devient un axe assumé de la politique publique, avec une mise à l'état de l'art et un déploiement de projets d'envergure comme la suite (Ouvre une nouvelle fenêtre) Apps Education et les plateformes pédagogiques (Ouvre une nouvelle fenêtre) Capytale et (Ouvre une nouvelle fenêtre) Éléa. L’idée n’est pas seulement de fournir des outils aux enseignants, mais de leur donner également les moyens de créer, partager, améliorer et gouverner collectivement les ressources qu’ils produisent. Car ces derniers n'ont pas attendu une feuille de route stratégique pour créer des ressources pédagogiques : nombre d'entre eux le font depuis toujours, mais de manière disséminée, isolée, trop souvent invisible à l'institution.

La (Ouvre une nouvelle fenêtre) Forge des communs numériques éducatifs, portée par la DNE, répond à ce double enjeu : au lieu de financer uniquement des produits fermés, il faut aussi aider cette culture diffuse à devenir une véritable infrastructure collective. Non pas une plateforme de plus, mais une fabrique à communs à l’échelle nationale, un « commun de la multitude » comme la définit Audran Le Baron (en référence au livre d'Henri Verdier L'âge de la multitude).

Commencer par réunir des ressources éducatives libres

La Forge n'est pas née d'une feuille blanche. Dès son lancement, elle confirme un constat ancien mais rarement assumé comme tel : dans l'Éducation nationale, produire des ressources n'a jamais été le problème. Des milliers d'enseignants fabriquent déjà des exercices, des outils, des logiciels, des banques d'activités, parfois depuis des années. La première étape a consisté à fédérer ces projets en les invitant à déposer leur code (applications, contenus pédagogiques...) sur un outil open source bien connu des informaticiens : une (Ouvre une nouvelle fenêtre) forge logicielle GitLab. Et la mayonnaise a pris puisqu'aujourd'hui, la Forge héberge plus de 10 000 dépôts.

Mais derrière cette abondance se cache une autre réalité : la plupart de ces projets sont encore très fragiles. Souvent, ils reposent sur une seule personne qui développe bénévolement sur son « temps libre ». Un professeur crée un outil pour sa classe, le partage éventuellement à quelques collègues, puis le projet vivote, faute de temps, de reconnaissance ou de relais.

Le premier enjeu de la Forge n'est donc pas tant de faire émerger de nouvelles ressources que de rompre l'isolement de celles qui existent déjà, pour leur offrir une trajectoire de commun : une communauté qui se constitue autour d'elles, puis une gouvernance qui permet à la ressource de vivre au-delà de son initiateur. « Souvent, tout commence par un enseignant seul avec sa classe. Notre rôle ici, c'est de faire en sorte qu'il rencontre d'autres personnes, qu'il découvre qu'il n'est pas seul, qu'une communauté peut se former autour de ce qu'il a créé. »

La Forge fonctionne ainsi comme un immense laboratoire : un espace où des centaines de projets coexistent, expérimentent, se rendent visibles, et où l’on essaie d’identifier les signaux faibles de ce qui pourrait devenir un commun.

Orienter les ressources éducatives libres vers les communs numériques

Dix mille projets hébergés sur la Forge, c'est beaucoup. Mais Alexis Kauffmann est lucide sur ce que ce chiffre cache. Son directeur, Audran Le Baron, a exprimé lui-même cette réalité devant la (Ouvre une nouvelle fenêtre) commission d'enquête sur les vulnérabilités numériques en avril 2026 : « il ne faut pas se leurrer, dans la Forge, il y a encore une majorité de communautés à un membre ». Une ressource sous licence libre, portée par un enseignant passionné, n'est pas encore un commun numérique : elle en est le point de départ.

Entre les deux, Alexis identifie un chemin en plusieurs étapes :

  • La première est l'adoption d'une licence libre : un acte qui paraît simple, mais qui suppose déjà une compréhension juridique et un saut culturel. Accepter de ne plus être dans la logique du « tous droits réservés », s'exposer au regard de l'institution en tant qu'enseignant qui produit une ressource, briser l'isolement du créateur qui peut, parfois, être confortable ;
  • La deuxième étape, c'est la construction d'une communauté autour de la ressource : des utilisateurs qui interagissent avec le(s) contributeur(s) en participant à la maintenance et au développement du projet, voire qui le deviennent eux-mêmes ;
  • La troisième, c'est celle de la gouvernance : le moment où les utilisateurs sont aussi impliqués dans l'organisation et la feuille de route du projet, où les décisions ne reviennent plus à un seul porteur.

Pour aider les projets et leurs porteurs à se situer dans ce chemin (et pour permettre à la DNE de construire un accompagnement différencié) la Forge s'appuie sur un outil développé par (Ouvre une nouvelle fenêtre) Franck Bodin, Chef de projet communs numériques et mixité à la DNE : le (Ouvre une nouvelle fenêtre) tableau périodique des ÉduCommuns. Il permet d'analyser chaque projet à l'aune d'une série de critères : interopérabilité, gouvernance, niveau d'ouverture du code et de la ressource, modèle économique, gouvernance, niveau de développement et d'engagement de la communauté...

Il est à la fois un miroir pour chaque porteur (où en suis-je ?) et une boussole pour l'équipe (quels types de soutien mobiliser : technique, communautaire, organisationnel, financier ?).

Le Tableau Périodique des ÉduCommuns, permettant d'effectuer des analyses de positionnement de ressources et d'évaluer les chantiers nécessaires à leur passage au statut de communs.

Construire une fabrique à communs, sans parler comme des informaticiens : l'Agora, l'Atelier et la Ressourcerie

Pour faire émerger ces communautés et encourager l'évolution des ressources vers des communs numériques massivement adoptés, Alexis réalise rapidement qu'il « ne suffit pas d'ouvrir un GitLab. ». La Forge repose bien sur une forge logicielle, car sans contributeurs point de ressources, mais elle a également besoin de se tourner vers les utilisateurs en les invitant à participer (ce qu'il sont d'autant plus enclin à faire que les ressources sont libres et créées par leurs pairs).

Très vite, l’équipe de la Forge comprend en effet qu’un vocabulaire trop technique risque d’exclure une grande partie des enseignants. Parler de dépôt, de merge request ou même de forge logicielle peut décourager des professeurs qui n’ont jamais interagi avec le monde du logiciel libre (ou même l'univers du développement web). Alexis résume : « Il ne fallait plus s'adresser uniquement aux enseignants développeurs experts du numérique, à un moment donné on a estimé avoir assez de ressources pour partir à la rencontre des collègues utilisateurs. »

L’équipe choisit de prendre acte de l'évolution de la Forge en écosystème et de proposer des parcours et un récit plus accessibles, s'appuyant sur trois espaces symboliques et complémentaires :

Fabriquer, diffuser, échanger, c'est l'articulation de ces trois espaces formant un véritable écosystème qui fait la Forge aujourd'hui et sans lesquels aucune trajectoire de commun ne peut se déployer.

L'écosystème des communs numériques éducatifs construit autour de la Forge

Derrière ces noms, une conviction forte : pour qu’un commun existe, il faut autant travailler les espaces relationnels que les outils techniques en rapprochant les profs contributeurs des profs utilisateurs.

L’Agora joue en effet un rôle central ici. On y organise chaque année un événement en présentiel, (Ouvre une nouvelle fenêtre) Le Forgeathon, un événement en distanciel (Ouvre une nouvelle fenêtre) Les Forgéales, et de nombreux webinaires pour rapprocher la communauté. Sur Tchap, des forums disciplinaires et thématiques se sont progressivement ajoutés au canal unique du début. Il existe désormais de vibrants salons dédiés aux mathématiques, à la philosophie, aux langues, à l’école primaire... Sur lesquels les enseignants se découvrent et interagissent au quotidien. On y trouve même une communauté « BidouIAge », spécialisée dans la création assistée par IA, qui participe à démocratiser la contribution non sans poser au passage de nombreuses questions sur la qualité et la pérennité de ces contributions.

Cette thématisation des conversations facilite d'ailleurs beaucoup les échanges et les synergies dans la communauté, selon Alexis. Les enseignants s’identifient plus facilement à un groupe, échangent avec des pairs qui partagent les mêmes pratiques et les mêmes problématiques, et les plus expérimentés accompagnent naturellement les néophytes. « Le simple fait d’être en relation régulière avec des collègues qui ont le même état d’esprit favorise énormément le faire communauté », résume-t-il.

Inviter les utilisateurs à devenir contributeurs

Aujourd'hui, environ 500 projets sur les 10 000 dépôts sont (Ouvre une nouvelle fenêtre) mis en avant dans la Ressourcerie (construite sur une base de données (Ouvre une nouvelle fenêtre) Grist). Et parmi une soixantaine de ressources mesurées par l'outil statistiques open source Matomo, certaines atteignent à elles seules plusieurs millions de visites mensuelles. Au total, ces ressources représentent près de 5 millions de visites par mois.

Ces chiffres spectaculaires révèlent pourtant une tension centrale : les utilisateurs sont sans commune mesure plus nombreux que les contributeurs. Ce déséquilibre n'est pas seulement un indicateur de participation, c'est un enjeu de pérennité.

Une ressource très utilisée mais portée par une seule personne reste un « commun à un membre » : son avenir dépend entièrement de son auteur. Faire passer l'écosystème d'un modèle de consommation à un modèle communautaire de contribution, c'est précisément ce qui sécurise la trajectoire des communs.

Quelques projets mis en avant sur la Ressourcerie

Pour Alexis Kauffmann, l’enjeu n’est en effet pas seulement de créer et diffuser des contenus. Pour assurer leur pérennité, il faut aussi faire en sorte que les utilisateurs puissent devenir progressivement des participants. Et cela, lorsque l'on s'adresse à un public d'enseignants souvent non techniques, suppose de faire changer le regard sur la contribution, d'expliciter le fait que contribuer ne veut pas forcément dire coder.

Sur le site de l'Agora, les possibilités de contribution sont spécifiquement explicitées

Utiliser une ressource, en parler à ses pairs, signaler un bug, raconter un retour d’expérience, proposer une amélioration, aider un nouvel arrivant, documenter un usage : tout cela fait déjà partie de la vie d’un commun, tout cela est rendu possible parce que la ressource est libre et a été conçue par des collègues. « Nous essayons d'avoir un discours le plus inclusif possible : vous utilisez une ressource de la Forge ? Vous faites déjà partie de la communauté ! », explique Alexis. Ce discours est essentiel, car beaucoup d’enseignants se sentent illégitimes face à des outils techniques.

La Forge travaille donc aussi à réduire les barrières d’entrée : tutoriels, vidéos, accompagnement entre pairs, formation progressive aux outils de type GitLab, avec plusieurs niveaux allant du débutant à l’expert.

Soutenir sans s'approprier : un défi central pour la Forge

Dix mille projets hébergés, c'est à la fois la richesse et le défi de la Forge. Tous ne peuvent pas être accompagnés de la même manière, et tous n'ont pas vocation à devenir des communs numériques au sens plein du terme. Le rôle du ministère, via la DNE, n'est pas de piloter tous les projets, mais d'identifier ceux qui ont un fort potentiel de commun et de les soutenir sur plusieurs plans (technique, juridique, économique, communautaire, organisationnel) tout en respectant leur autonomie.

C'est là qu'intervient la question du financement. Et avec elle, une ligne de crête que la Forge essaie de tenir depuis le début. « Financer n'est pas gouverner », répète Alexis Kauffmann. C'est une conviction forte, et une question ouverte, qu'il assume de ne pas avoir entièrement résolue. Comment une institution aussi centrale que le Ministère de l'Éducation nationale soutient-elle des communs portés par des enseignants sans se les approprier, sans les dénaturer, sans transformer un projet de passionnés sur le terrain en annexe d'une politique publique ?

Dans la pratique, l'appel à communs numériques éducatifs structure une offre de soutien à plusieurs facettes, pensée pour répondre à la diversité des trajectoires. Les projets qui s'engagent dans ces trajectoires d'accompagnement et répondent à certains critères de maturité peuvent être reconnus comme ÉduCommuns (qualification qui distingue leur engagement dans une démarche de commun numérique soutenue et suivi par le ministère).

Pour les projets les plus matures, des prestations ciblées : audit de code, conception UX, accompagnement à la construction d'une gouvernance partagée viennent consolider ce qui existe déjà. Pour les enseignants porteurs de projets, des vacations horaires (40 000 euros d'heures supplémentaires distribuables par an, ayant soutenu une cinquantaine d'enseignants l'an dernier) apportent une reconnaissance très concrète valorisant le temps consacré à la création, au maintien des ressources ou aux dynamiques collectives. Pour les associations constituées autour de projets de la Forge, des subventions directes (200 000 euros par an environ, répartis entre une dizaine d'associations) permettent aux collectifs d'inscrire leurs action dans la durée. Et pour certains projets plus jeunes, un accès à des dispositifs d'amorçage existants, comme (Ouvre une nouvelle fenêtre) Édu-Up, offre un cadre pour passer du prototype à une première diffusion. L'appel à communs en cours permet de combiner ces leviers différemment d'un projet à l'autre, en fonction de ses besoins et de son mode d'organisation.

Une première facette de l'appel à communs a déjà été lancée via l' (Ouvre une nouvelle fenêtre) incubateur du ministère, centrée sur les projets de la Forge qui intègrent des usages d'IA et présentent un fort potentiel de structuration en commun numérique. D'autres facettes sont en cours de déploiement, en articulation avec des dispositifs existants comme Édu-Up. Sur l'ensemble de l'appel, l'objectif est bien de proposer des trajectoires de pérennisation adaptées, en mobilisant les dispositifs disponibles au service de chaque projet, plutôt qu'en imposant un modèle unique. Les leviers existaient souvent de façon séparée ; l'appel à communs numériques éducatifs vient les articuler dans une logique cohérente de trajectoires, en combinant les soutiens selon les besoins propres à chaque projet.

Ce que cela implique, en termes de moyens humains et financiers, est l'un des grands enjeux du projet. Alexis Kauffmann le dit sans détour : « il faut continuer voire amplifier les efforts engagés ». Car suivre un projet dans une trajectoire de commun (co-construire, animer, accompagner la gouvernance) est chronophage. Chaque projet a son histoire, ses porteurs, ses spécificités, et il n'existe pas de chemin standard.

Une gouvernance à plusieurs étages

Accompagner un projet vers un commun, c'est aussi l'accompagner vers une gouvernance partagée, une étape qui peut s'avérer complexe. Un projet d'enseignant, au départ, est presque toujours un projet à un membre. Une personne passionnée, une ressource qui grandit, puis, une communauté qui se forme progressivement autour. La question de la gouvernance se pose rarement au début, mais s'impose quand le projet grossit, que d'autres souhaitent contribuer.

MathALEA illustre parfaitement à quoi la gouvernance partagée autour d'un commun numérique peut ressembler. Outil de génération d'exercices mathématiques aléatoires, c'est aujourd'hui l'un des projets les plus actifs de la Forge : 57 membres, 55 étoiles dans le dépôt, plus de 9 000 tickets ouverts et traités, 10 forks... Mais ce qui en fait un cas d'école, ce n'est pas (que) son activité : c'est sa structuration.

Le projet est porté par une association loi 1901, CoopMaths, ce qui lui confère un statut de personne morale capable de recevoir des subventions de la part du MEN et de signer des contrats. CoopMaths dispose d'une charte de contribution explicite, d'un document de positionnement clair, d'une page (Ouvre une nouvelle fenêtre) contribuer qui décrit avec soin comment s'impliquer, à quel niveau, et comment peser sur les décisions. Les utilisateurs ne sont pas seulement des bénéficiaires : ils sont des acteurs de la feuille de route.

Le commun MathALÉA, propulsé par l'association CoopMaths.

Mais MathALÉA témoigne également des tensions qui peuvent naître au fur et à mesure qu'un projet grandit et demande alors plus de temps et plus compétences. Le soutien de l'institution doit ici trouver sa juste place pour notamment alléger la charge des enseignants qui y travaillent, pour le moment exclusivement en heures supplémentaires et le plus souvent non rémunérées. La passion et le sens du service public ont leurs limites et il faut être vigilant à ne pas épuiser les équipes. Le succès actuel de MathALÉA pose la question du statut, de la rétribution et de la place de « l’enseignant-intrapreneur » au sein de son administration.

Pour la Forge elle-même, la question de la gouvernance est tout aussi centrale. Comment faire d'un dispositif opéré par l'État un véritable « commun de communs », sans que le ministère en soit le seul pilote ? Et là, comme l'explique Alexis, le chantier est en cours. Le projet a grandi plus vite que son organisation initiale ne pouvait l'absorber et l'équipe fondatrice, composée initialement d'une dizaine de membres d'une association ( (Ouvre une nouvelle fenêtre) l'AEIF), d'une Drane (AURA) et de la DNE doit mettre en place une nouvelle gouvernance.

Cette gouvernance souhaite s'élargir, se démocratiser et gagner en diversité tout en conservant son ancrage historique tripartite : communauté enseignante, territoire et institution. Il convient alors de mieux préciser le rôle et la place de chacune de ces trois composantes pour coller au plus près de sa définition : « La Forge des communs numériques éducatifs est un écosystème collaboratif de création et de partage de ressources éducatives libres géré et animé par la communauté enseignante et soutenu par le ministère de l'Éducation nationale. »

Le cœur de la Forge, ce sont les enseignantes et les enseignants, qui doivent être les plus autonomes possibles dans leurs actions et décisions. L'institution (principalement pour la cadre protecteur et le portage des ÉduCommuns) et les territoires (principalement pour la diffusion et la formation) ont un rôle de soutien pour accompagner et non piloter. « L'institution fournit le terreau, la communauté fait pousser les plantes, et le territoire pollinise ».

La Forge : un commun de communs, toujours en évolution

Alexis Kauffmann conclut souvent ses interventions sur une formule simple : « il faut qu'on soit beaucoup à faire peu, et non l'inverse ». Le terrain de jeu, ce sont 900 000 enseignants du primaire et du secondaire. Le principe sous-tendant ses actions, c'est que même une minorité active, si elle croît, change l'échelle de ce qui est possible.

La Forge des communs numériques éducatifs n'a pas encore produit des dizaines de communs numériques au sens plein du terme comme MathALEA ou PrimTux. La liste reste encore courte.

Mais en deux ans, ce qui s'est construit, c'est une infrastructure de fabrication, un socle solide : les espaces, les outils, les dispositifs d'accompagnement, la gouvernance émergente, les pratiques communautaires, la culture du faire ensemble. Une fabrique à communs, en somme.

Ce que la Forge illustre, c'est le déplacement du regard : dans l'Éducation nationale, produire des ressources n'a jamais été le problème. Le cœur du sujet, c'est leur trajectoire : éviter qu'elles naissent seules, grandissent peu et disparaissent avec leur créateur. En construisant une infrastructure de communs (via l'Atelier, l'Agora, et la Ressourcerie) la DNE cherche à faire passer l'écosystème d'un modèle de consommation à un modèle de contribution, où des projets isolés deviennent des communs pérennes.

À condition que l'institution accepte de financer sans gouverner, d'accompagner sans s'approprier, et de reconnaître que la valeur n'est pas dans les ressources elles-mêmes, mais dans la communauté qui les fait vivre.

Un échantillon de la communauté de la Forge, lors du salon Educatech 2024.

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