La Fabrique du Libre : Panoramax, de l’utopie à l’infrastructure publique
Publié le mardi 17 février 2026
La série Fabrique du Libre, du pôle Numérique ouvert de la DINUM, documente des retours d’expérience approfondis sur des projets d’open source et de communs numériques portés au sein de l’administration française. Elle s’intéresse aux infrastructures techniques, aux choix d’architecture, aux modes d’organisation et de gouvernance, ainsi qu’aux dynamiques humaines qui rendent ces projets possibles dans des cadres institutionnels. L’objectif : partager des enseignements concrets, actionnables et transférables pour celles et ceux qui conçoivent, opèrent ou soutiennent des infrastructures ouvertes dans le service public.
Panoramax illustre le passage d’un commun numérique de l’expérimentation à l’infrastructure publique opérationnelle. Lancé en 2022 par l’Institut national de l'information géographique et forestière (IGN) et OpenStreetMap France, le projet compte déjà plus de 1 800 contributeurs actifs, des dizaines de millions de photos et des usages concrets dans les collectivités et les services publics.
Plusieurs facteurs expliquent cette montée à l’échelle rapide :
- Un alignement du contexte technologique et des usages : maturité des équipements, précédents comme OpenStreetMap, besoins croissants en données territoriales,
- Une architecture décentralisée et interopérable dès l’origine, reposant sur des standards ouverts et une fédération de serveurs plutôt qu’une infrastructure unique,
- Une stratégie de gouvernance évolutive, avec la perspective d’une fondation permettant d’impliquer acteurs publics et privés dans la durée,
- Une attention forte portée aux communautés de contributeurs, avec des leviers d’engagement différenciés selon les profils et les motivations.
Au-delà du cas spécifique de la donnée géographique, Panoramax offre des enseignements transférables pour tout projet de logiciel libre ou de commun numérique porté dans le service public : anticiper la pérennité technique et financière, penser la contribution comme un moteur central, et construire la légitimité par l’usage.
Panoramax, un commun numérique passé à l’échelle
Dans l’univers des communs numériques, Panoramax fait figure de référence. Initié en 2022 par l’IGN et OpenStreetMap (OSM) France, dans le cadre de la Fabrique des géocommuns (désormais (Ouvre une nouvelle fenêtre) Fabrique de la donnée territoriale), cette base de photos de terrain libre d’accès et souveraine compte représente déjà plus de 85 millions de photos partagées, plus de 795 000 kilomètres de distance au compteur, et plus de 1 800 contributeurs de tous horizons.
Ses utilisateurs ? En grande majorité des collectivités locales, des organismes publics et des entreprises privées spécialisées dans la donnée géographique. Ces dernières (qui peuvent être à la fois utilisatrices et contributrices), s’appuient sur Panoramax dans le cadre d’usages variés : mise à jour des données de voirie, recensement des arbres en ville, relevés des voies vertes, gestion des adresses et des noms de voie…

Les bénéfices, eux aussi, sont clairement établis : Panoramax permet en premier lieu une mutualisation des données territoriales accompagnée d’économies d'échelle parfois pour ses multiples utilisateurs : meilleure qualité de la donnée exploitée, moins de déplacements des agents ou moin de temps de traitement des demandes des administrés et des clients.
En quelques années à peine, Panoramax a ainsi établi un fort rayonnement et une belle légitimité sur le territoire français, mais aussi au-delà, avec des serveurs actifs à l’international (Taïwan, Pays de Galles…).
Afin de comprendre les clés du succès de ce commun numérique désormais considéré comme un modèle de succès, mais aussi les enjeux et défis rencontrés en chemin, rencontre avec Christian Quest, figure renommée de l’univers du logiciel libre, pionnier du projet, et aujourd’hui responsable produit Panoramax à l'IGN.
Christian Quest, un parcours forgé dans le libre
Le rapport de Christian Quest aux communs prend racine aux débuts d’Internet. Et plus précisément, à l’Open Directory Project (ODP), ou Dmoz, un ancien annuaire de sites web en activité de 1998 à 2017, maintenu par une vaste communauté de libristes, dont il rejoint rapidement les rangs.
« Je ne savais même cas que c’était un commun, mais la démarche m’a plu », lance-t-il amusé. C’est le premier jalon d’un long parcours qui sera ensuite profondément ancré dans les valeurs de l’open source et des communs.
Au milieu des années 2000, Christian Quest devient contributeur de Wikipedia. Puis, il s’implique auprès du projet OSM, une base de données géographiques libre du monde, jusqu’à devenir l’un des cofondateurs d’OSM France en 2011, ainsi qu’administrateur de l’association et de ses serveurs - un rôle qu’il occupe encore aujourd’hui.
En 2014, il fait ses premiers pas chez Etalab (département de la direction interministérielle du Numérique (DINUM) visant à améliorer le service public et l'action publique grâce aux données), missionné pour développer la première base d’adresses nationale ouverte. Il y mène plusieurs autres projets, dont l’initiative entreprises.data.gouv, avant de devenir collaborateur parlementaire de la députée Paula Forteza, puis de faire un passage par les services de l’Assemblée nationale comme data scientist, travaillant sur un projet d’open data au niveau des circonscriptions legislatives.
En 2021, Christian Quest fait son retour chez Etalab pour développer un sujet qu’il porte depuis 2014 : celui des géocommuns. Né d’une collaboration entre l’IGN et OSM France, le projet, baptisé Panoramax sur vote de sa communauté de contributeurs, est lancé en 2022 sous la forme d’une startup d’Etat, dont Christian assume le rôle de pilote, à la fois du point de vue opérationnel, mais aussi pour porter la vision du projet.
L’utopie à l’épreuve du réel : quand la technologie rend l’idée possible
L’idée de Panoramax n’est pas nouvelle, mais la temporalité du lancement du projet apporte un premier apprentissage précieux sur les conditions de succès d’une initiative ouverte : « J’avais déjà proposé à l'IGN le concept de Panoramax en 2012, sans qu’il aboutisse », se souvient Christian Quest.
Une situation qu’il explique par l’inadéquation du contexte technologique et économique. « Il y a des projets que l’on ne peut démarrer qu’au moment où le contexte le permet. En 2012, pour Panoramax, il était trop tôt. La technologie n’était pas encore au rendez-vous pour permettre une masse critique de contributeurs. C’est la même histoire pour OpenStreetMap, le projet n’aurait pas pu démarrer avant les années 2000 et la démilitarisation du GPS. »
En 2022, les planètes (ou plutôt les devices) sont enfin alignées : Christian affirme ainsi que sa première surprise est la rapidité avec laquelle le projet a décollé. Une réussite qu’il explique notamment par l’existence d’un premier succès ayant ouvert la voie : celui d’OpenStreetMap.
« Souvent, je compare mes premières années à essayer de mettre le pied dans la porte de collectivités, leur faire comprendre l’intérêt d’OpenStreetMap. Avec Panoramax, nous avons mis 6 mois à faire ce qu’on a mis 4 ans à faire avec OSM. Il y a 10 ans, les gens à qui nous parlions du projet nous prenaient pour des fous, pensaient qu’on y arriverait jamais, que c'était utopique. Une décennie plus tard, l'utopie est réalisée. »
Une belle réussite, qui semble avoir convaincu de nombreux acteurs initialement sceptiques. Et Christian Quest de résumer : « Nous avons fait la démonstration par la preuve que ça marchait, que l’utopie était réalisable. »
Mais, malgré un démarrage encourageant, le projet Panoramax fait bien sûr face à des enjeux conséquents, à l’image de tous les communs numériques.
Enjeux et défis : construire et pérenniser un commun, le cas de Panoramax
Désormais en phase d’accélération, le projet Panoramax a pour objectif de grandir et se diffuser à l’échelle. Mais pour cela, plusieurs défis restent à surmonter :
Volumétrie de données & financement serveurs : soutenir la croissance d’un commun
Aujourd’hui, l’hébergement des photos sur Panoramax exige des teraoctets de stockage. « À terme, ça va être des pétaoctets de stockage », prédit Christian Quest. Très tôt dans le projet, il souhaite donc anticiper avec son équipe cet enjeu fondamental. Il résume, pragmatique : « On s'est dit : si on met tous nos œufs dans un seul et unique panier, ça ne pourra pas tenir très longtemps. »
La solution ? Avoir autant de serveurs que possible, pour couvrir des zones variées. Aujourd’hui, il n'existe ainsi pas un serveur unique Panoramax, mais deux instances principales (portées par IGN et OSM France), ainsi que des serveurs opérationnels à Taïwan, aux Pays de Galles et dans quelques autres localisations. De nouveaux partenaires comme la ville de Paris explorent le lancement de leurs propres serveurs.
Et pour Christian Quest, aucune raison de s’arrêter aux frontières de l’Hexagone : « Aujourd’hui, notre enjeu principal, c’est de continuer l’internationalisation. On veut aller faire des petits à l’étranger, en s’appuyant sur les chapitres locaux d’OSM dans chaque pays, et en embarquant les services gouvernementaux d’autres pays européens. »
Miser dès les débuts sur un système décentralisé mais fédéré par le biais d’un “meta catalogue” (qui liste toutes les photos disponibles sur chaque serveur) est ainsi la solution trouvée pour réduire la dépendance à une instance unique.

Interopérabilité des systèmes
Une autre enjeu fondamental pour garantir la pérennité du projet, selon Christian Quest, c’est l’interopérabilité des formats et des protocoles.
« Pour que cela fonctionne, ce qui est important, c'est qu'on se mette tous d'accord sur des standards communs. Dans Panoramax, les photos, c’est du JPEG, nous n’avons rien inventé ! Pareil pour notre API (Application Program Interface), qui répond à un standard appelé Spatio Temporal Assets Catalog (STAC), ou notre protocole internet HTTP. Ces briques sont essentielles pour garantir le bon fonctionnement de tout système décentralisé et fédéré. »
Financement & gouvernance
Outre le besoin d’anticiper la pérennité technique du projet (et notamment d’accompagner la croissance du besoin de stockage et de serveurs), Christian Quest enchaîne également rapidement sur la question critique que se posent tous les projets open source et les communs : « Qui finance tout ça ? ».
Le soutien dans la durée des projets libres est en effet une problématique complexe. Et, à l’instar de la stratégie de décentralisation fédérée, il considère que l’avenir du projet repose dans l’implication d’une grande diversité d’acteurs. À commencer, bien sûr, par les deux grandes instances en charge de la gouvernance du projet à date, l’IGN et OSM France.
Mais aussi, par le biais d’un plus grand nombre de parties prenantes. Pour cela, Christian Quest et ses équipes réfléchissent à l’évolution de la gouvernance du projet : « Nous allons créer une fondation Panoramax dont l’IGN et OSM France seront naturellement membres,qui nous permettra de définir une gouvernance plus claire et d’y intégrer des acteurs privés et publics, comme des villes en France, à l’international - ce qui aujourd’hui n’est pas possible dans le cadre de nos activités de startup d’Etat. »
Contributeurs : comment animer une communauté engagée autour d’un projet commun ?
Au-delà des enjeux techniques, organisationnels et financiers, Panoramax repose avant tout sur les personnes qui le font vivre et en portent la vision.
Recruter, fédérer, engager une communauté de contributeurs reste ainsi la condition sine qua non de la pérennité d’un commun numérique ou d’un projet open source. Christian revient avec nous sur sa vision des différents types de contributeurs, et les leviers les maintenir motivés et engagés vis à vis d’un projet libre.
Comprendre les différents profils de contributeurs et leurs motivations
Théologiens, croyants et pratiquants : des postures variées vis à vis des communs
« Je me suis souvent demandé pourquoi les gens contribuent à un projet libre », partage Christian. Fort de ses nombreuses années d’activité en tant que contributeur actif à de nombreuses initiatives, il identifie ainsi plusieurs typologies de profils.
« Je dis souvent que dans les communs, il y a trois rôles, trois échelons de posture : les théologiens, les croyants et les pratiquants. Les théologiens théorisent ou gravitent autour de l’idée du commun, mais ne s’y impliquent pas. Les croyants y croient, en parlent autour d’eux, mais ils n’agissent pas et ne s’impliquent pas. Les pratiquants sont les contributeurs, qui s’engagent pour le projet sous forme d’actions et de contributions concrètes. »
Impliquer les premiers contributeurs dans la démarche
Par ailleurs, il existe selon lui une grande différence entre les primo-contributeurs, et celles et ceux qui arrivent sur un projet dans le second temps. « Les premiers contributeurs à un projet se reconnaissent dans sa vision et ses valeurs, ils y ont un fort attachement. Dans un second temps, on voit aussi arriver des contributeurs qui trouvent un intérêt personnel à la contribution, en lien avec leurs activités. Adopter le fonctionnement du commun dans une logique de réciprocité est pour eux un fonctionnement logique et pragmatique », explique-t-il.
Alors, comment transformer les théologiens en croyants, les croyants en pratiquants ? Comment attirer les contributeurs séduits par la vision, et ceux qui voient un intérêt dans l’ouverture d’un projet ?
Christian Quest offre un conseil précieux : « les premiers contributeurs sont essentiels : il faut les intégrer, les faire participer au projet, leur offrir une voix et un rôle, valoriser leurs contributions. Leur motivation s’inscrit dans un élan profondément émotionnel. »
Par exemple, l’interface qui permet de naviguer dans les photos de Panoramax a été lancée initialement en français et en anglais. Aujourd'hui, elle existe en 15 langues, grâce un outil de traduction collaborative dont se sont emparés des contributeurs variés.
Trouver l’argument juste pour embarquer le plus grand nombre
Vient ensuite la deuxième typologie de contributeurs, motivée par l’idée de la contribution mais également par un bénéfice direct en retour. Christian Question conseille :
« Pour celles et ceux qui arrivent dans un second temps, il faut aller trouver la justification de l’intérêt qui va les motiver, et ce qui les retient de basculer. En trouvant des arguments concrets et en levant les freins, on peut embarquer un vaste nombre de contributeurs potentiels et faire passer le commun à l’échelle. Attention cependant à ne pas tomber dans le ‘commons-washing’ et sur-promettre, il faut aussi être transparent sur ce que les contributeurs vont potentiellement perdre en confort, en habitudes ou en fonctionnalités en changeant d’outil. »
Panoramax montre que le succès d’un projet de commun numérique dans l’administration publique repose sur un alignement fin entre un contexte favorable, des choix d’architecture ouverts et interopérables, une gouvernance pensée pour durer, et surtout une attention constante portée aux communautés qui le font vivre.
Loin d’une utopie hors-sol, Panoramax s’est construit par la preuve : par l’usage, par l’ouverture, par la capacité à simplifier la contribution et à assumer des règles claires de réciprocité. Une trajectoire qui rappelle que les communs numériques ne se décrètent pas, mais se fabriquent dans le temps long, au prix de compromis, et à hauteur d’infrastructures.